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Vos souvenirs de voyage en Russie

Chers amis, vous êtes nombreux, à votre retour de voyage, à partager avec nous vos impressions et vos souvenirs, vos déceptions ou vos coups de cœur, et parfois même l’adresse d’un nouvel hôtel ou d’un bon restaurant. Nous souhaitons vous remercier pour votre fidélité et votre confiance. Grâce à vous, nous approfondissons chaque jour notre connaissance du terrain, et de cet enrichissement réciproque naissent des voyages qui sont aussi un peu votre œuvre.

Le Kamtchatka ne vous dit rien ?

Mais cela vous titille ? Alors suivez-nous sur les traces des ours et des volcans!

août-octobre 2015

J.-D. & M

 

Quarante-deux ans après : de l’URSS à la Sainte Russie et de feu Jaruselski à Lech Walesa et Jean-Paul II.

Impressions de voyage subjectives, partiales, partielles et d’une parfaite mauvaise foi.

1972 – 2014. C’est dans un nouveau monde que nous débarquons. Certes, la forme hardie des casquettes des policiers, à l’aéroport de la cité de saint Pierre et de Pierre le Grand, inspirent toujours les caricaturistes du Canard enchaîné ; dans les hôtels, on photocopie encore les passeports et on délivre des certificats d’enregistrement officiels qualifiés de “très importants“, mais que nul douanier ne demande à voir ; les papiers et les visas n’en sont pas moins scrutés d’un œil toujours aussi soupçonneux ; le nombre de vieilles personnes au travail, surtout des femmes, surprend autant que jadis. Subsiste également cette incompréhensible aberration (pour un “Occidental“), dont nous nous étonnions déjà devant notre guide en 72 : des rues et des statues à la gloire d’un…flic, en l’occurrence Félix Dzerjinski ! Enfin, le pain reste hélas le point faible de la gastronomie locale.

Russie

Tout a pourtant changé et change à vive allure.  A tel point que certaines observations du journaliste anglais Colin Thurbon (En Sibérie, Folio, à lire absolument), datées pourtant de 2009, sont déjà obsolètes. Et je ne parle pas seulement de la substitution de politsia à militsia.

Le joyeux capitalisme a submergé les villes, grandes et petites. Nul quartier d’aucune localité de quelque importance qui soit épargné par les écrans publicitaires géants. La vidéo en boucle et les affiches ne vantent pas les mérites des œuvres complètes de Brejnev, mais ceux de Lancôme, Gazprom, Suzuki et … Raiffaisen. Le GUM, ex-supermarché prolétarien, fait de l’ombre à la Rue du Rhône. Le chauffeur de taxi nous attend à l’aéroport. Il fulmine : notre retard lui coûte les yeux de la tête en frais de parcage. Dégât collatéral de la privatisation ? En ville, c’est l’embouteillage monstre, quarante fois pire que dans la cité des TPG, dans une agglomération, il est vrai, quarante fois plus grande.

Mais pour le reste, quel bouleversement ! Un seul mot d’ordre dans l’aménagement des villes et des sites : restauration, entretien. En Russie comme en Pologne, la réhabilitation de ce que la guerre ou le communisme a détruit ou laissé à l’abandon progresse à vive allure. Les ponts rompus avec le passé sont rebâtis, au propre et au figuré. Eglises, monastères, séminaires, kremlins grands et petits, châteaux, vieux quartiers, avenues, promenades et places publiques, tout est remis à neuf, avec beaucoup de bon goût, même les mosquées. Comme celle de la ville natale de Chalyapine ; avec ses coupoles bleues, elle ressemble étonnamment à une église orthodoxe. Malgré une bonne moitié de musulmans dans la région, aucun tchador en vue. Le port du voile n’est obligatoire que dans les lieux de culte, musulmans et orthodoxes. Et partout des zones piétonnes soigneusement aménagées, ce qui nous change de la ville devenue célèbre par ses panneaux “interdiction de déposer des déchets“ qui signalent des déchetteries.

Anna* (prénom fictif, personne connue de la rédaction) institutrice et guide francophone, raconte : le président Poutine aime bien notre ville, naguère effectivement à la dérive, son kremlin comme sa partie basse, où se situe la maison du commerçant qui a un temps hébergé Nicolas II et sa famille avant leur transfert vers l’ouest et la mort. Poutine est donc venu, il a vu et il a réuni les investisseurs potentiels. Voyez le résultat ! Nous lui donnons raison : du beau travail, une cité pimpante, avec églises et séminaire au-dessus de la basse ville et de ses maisons traditionnelles élégamment réhabilitées. Sur la place principale, une ancienne prison reconvertie en musée carcéral.  Nous en verrons plusieurs. Le goulag s’expose au grand jour, autre nouveauté.

Retour au passé, à la foi comme à sa sœur jumelle, la superstition. Entre mille exemples, le plus impressionnant se trouve dans l’ex-Zagorsk, Vatican de l’orthodoxie, rebaptisée récemment du nom du patron de la Russie, à nouveau en odeur de sainteté. Tout y est majestueux, scintillant, flambant neuf. En colonne par deux, comme jadis au tombeau de Lénine (tiens : cette fois, il n’y avait personne…), une longue queue de fidèles venus remplir leurs bidons à la fontaine “miraculeuse“ qui jaillit au milieu de la cour, guère moins fournie que celle des croyants attendant de pouvoir se recueillir en la cathédrale.

Retour au passé, encore : les deux superbes bateaux de la compagnie privée Vodkhod cruises and travel, qui assurent notre croisière, ne se nomment pas EMS Khrouchtchev ou Gorbatchev (surtout pas Gorbatchev!), mais Lev Tolstoï et Anton Tchékov.  On nous passera la plaisanterie : la moyenne d’âge des passagers en cette saison étant en effet de septante-cinq ans au moins, avec nos soixantaines finissante et finie, nous faisons figure de blancs-becs. Nous ne tarderons pas à déchanter : à l’extrémité est de notre périple, dans les paysages superbes et désolés de la plus grande réserve d’eau potable au monde,  les bataillons de Chinois, venus tout droit de Hong Kong par pleins charters, nous relègueront bientôt en ligue B. Piotr*, un ancien de l’armée reconverti dans la traduction russe-anglais et le tourisme, explique :   les agences ont tendance à réserver les fins de saison aux Chinois, pour les séparer des Russes, avec lesquels les frictions sont fréquentes, notamment au réfectoire …

Retour au passé enfin. Andréi *, guide germanophone, nous montre sa ville, elle aussi restaurée, avec entre autres une rue aménagée de façon futuriste grâce à des fonds privés. Il n’aime pas ; nous, si… Visite, dans les environs, du vaste emplacement d’un ancien goulag ; n’y subsistent qu’églises et monastère. La haute statue d’un ecclésiastique, les bras ouverts en signe de bienvenue, tourne le dos aux visiteurs. Un signe adressé à qui ? Pour le reste, aucune trace du camp. Andréi nous explique : on a beaucoup discuté. Finalement, le cœur des vivants a semblé le meilleur endroit où conserver le souvenir des morts ; plusieurs centaines de milliers ici.  Dans cette ville, le forçat Dostoïevski purgea une partie de sa peine. Deux statues rappellent son souvenir de la maison des morts, et, dans celle du geôlier qui, dit encore Andréi , lui sauva la vie, un petit musée lui est consacré.

Une ville, moins rénovée, a conservé son cachet dix-neuvième siècle. Serguéi* et Sonia*, tout jeunes guides-interprètes-chauffeurs, nous montrent les nombreuses isbas qui y subsistent. Maisons de bois souvent superbes, un peu de guingois et comme engoncées dans le sol. Le permafrost n’est pas “perma“ sous les maisons chauffées… Antique tram à voie large, étonnants bus à gaz et le plus surprenant : une statue en bronze de Tchékov, nain aux grands pieds chaplinesques. C’est que l’auteur de la Cerisaie avait comparé la ville à “un cochon avec un bonnet“, et jugé toutes ses femmes très laides. Dans son atelier de sculpteur sur bois, l’artiste, Léonti Oussov, trente ans de théâtre dans des rôles tchékoviens, nous donne le fin mot de l’histoire : l’écrivain n’avait visité que les bordels !  Moins amusant : les sous-sols de l’ancienne prison, antichambre au goulag. On y visite cellules et salles d’interrogatoires, on y voit la manipulation des photos de famille dont les condamnés sont retranchés à coups de ciseaux ; on y consulte les registres où figure le nombre des raflés des grandes purges, région par région.  Celles qui restaient à la traîne étaient “invitées“ à faire un effort supplémentaire pour alimenter dignement le goulag.

Un retour au passé ne va pas sans contradictions. Iouri *, directeur d’agence de voyage, ne manque pas d’ironiser sur la présence simultanée dans sa ville d’une (magnifique) église bâtie sur l’emplacement de la demeure où Nicolas II, son épouse, ses quatre filles et son petit dernier, hémophile, ont été massacrés sur l’ordre de Lénine et de son complice local, Sverdlov. Leurs sont à deux pas. De plus, un (magnifique) monastère forestier se situe sur l’emplacement où furent enterrés à la hâte les cendres des victimes, et un site commémoratif signale le lieu où elles furent réinhumées peu après. Un peu plus loin, un monument blanc en voie d’achèvement ; il célèbre l’apparatchik qui a donné l’ordre de raser la maison du massacre, un certain Boris Eltsine. Dans les églises de la sainte Russie, une icône représente les sept membres de la famille impériale, têtes auréolées d’or.

“C’est notre histoire“, explique Maria *, guide francophone dans la même ville.  Staline aussi, nous abstenons-nous d’objecter. Pourtant, celui-ci a disparu des écrans radar. Il ne subsiste du moustachu qu’un bas-relief de pierre quasiment invisible, au sommet d’une bâtisse de la métropole baïkalienne  Il a fallu que Marfa *, excellente guide francophone, nous le signale pour que nous nous en apercevions. En revanche, partout des rues et avenues Lénine, menant à des places Lénine ornées de statues de Lénine. Il semble que les Russes, comme les gauchistes en “Occident“, passent le triangle de la critique historique à reculons. Staline a fini sous les roues, mais le tracteur s’est arrêté en 1930, date de naissance du totalitarisme communiste selon une théoricienne bien connue. Quant à Marx et Engels, leur déboulonnage ne semble pas à l’ordre du jour.

Le capitalisme sauvage fait aussi des dégâts. Le principal bouc émissaire ? Gorbatchev et sa pérestroïka. Ici, les recettes du père Gorby ont ruiné l’horlogerie, nous raconte Claudia *, guide francophone, plus toute jeune. D’où chômage et exode rural. Mais on fait front, grâce à une reconversion dans le tourisme lié aux croisières fluviales qui font escale ici. Dans un site de rêve, sur les bords de la Volga, se trouvent quelques églises et l’endroit où le petit Dimitri, fils d’Ivan le Terrible, fut “suicidé à bout portant“ d’un coup de couteau dans la gorge. Pardon : Ivan le Redoutable.  Il paraît que c’est moins péjoratif.

PORTOFOLIO RougemontOn fait front aussi dans le village de Piotr *, notre guide insulaire. Une toute petite agglomération au milieu de nulle part, où toutes les pêcheries sont en ruine, y compris celle qui fut une succursale du goulag. Il nous fait visiter le petit musée, probablement le seul au monde créé par des enfants sous la houlette de leur instituteur. Nikita, ex-champion de tennis de table, s’est surpassé: il a bâti tout un village-hôtel, labyrinthe de maisons traditionnelles nées de l’union improbable du facteur Cheval et d’une babouchka en sa vieille isba, le tout avec bania (sauna) et Café français, fermé en cette fin de saison. Rustique et confortable, avec éléments décoratifs art naïf… Les touristes chinois adorent. L’omoul (poisson endémique du lac) est omniprésent. On en vend même, séché, dans le train touristique qui longe ses rives escarpées grâce à des centaines de tunnels, ponts et installations ferroviaires. Les passagers sont invités à admirer certains tronçons à pied, le convoi restant à l’arrière. En revanche, les 100 000 nerpas (phoques endémiques) ont effectué leur migration saisonnière vers les eaux plus froides du nord.  On n’en voit que dans l’excellent musée lacustre du village touristique étiré entre lac et falaises, et qui se vide en cette fin d’ été. Nous sommes les deux derniers touristes du petit établissement de bois, très chalet suisse, où nous logeons. A quelques encâblures, un grand hôtel paraît à l’abandon. “C’est l’ancien Intourist“, raconte Marfa*. “Nous n’y avons jamais envoyé le moindre client…“

Retour au passé en Pologne aussi, mais un passé qui est notre présent. A l’aéroport Chopina de la ville de cœur du compositeur, un douanier me fait signe de me rendre au guichet EU, présentement libre. Je quitte la longue queue des “autres“. Il ne jette qu’un œil distrait à mon passeport suisse et me fait signe de passer. A l’aéroport Lech Walesa, seuls les contrôles de sécurité sont tâtillons. Dans les villes, pas de statue de Lénine, mais de Charles’a de Gaulle’a, et, au détour d’une rue, de Ronald Reagan. Omniprésents également, les monuments et portraits de Jean-Paul II et, dans le berceau de Solidarność, de Walesa. On est vraiment “à l’ouest“. Ce que confirme le spectacle de la campagne. Des nombreuses fermes le long desquelles nous roulons sur des centaines de kilomètres, deux sur trois sont des villas cossues.

Ici aussi, les travaux de restauration et d’entretien sont impressionnants, qu’il s’agisse des villes détruites par les Allemands ou des châteaux et villages teutoniques fortifiés échelonnés le long de la Vistule. Le plus étonnant? Les tours altières plantées au bord du fleuve et reliées à la partie supérieure du bâtiment principal par une longue galerie qui ressemble à un aqueduc romain. Les victimes de la clause du besoin devaient avoir à l’époque des talents de sprinter : ce sont les latrines !  Notre guide et chauffeur, Krysztof *, a passé un an à Lausanne et n’ignore rien des arcanes de la langue française. Il y voit l’origine de l’expression “avoir la courante“…

De l’état des villes polonaises, en 1945, nous en jugeons par le petit film projeté dans le Musée de l’Insurrection, comme si un drone muni d’une caméra survolait au ralenti la ville en ruines et son ghetto, complètement rasé. Quant à l’adieu au passé, il s’illustre en multimédia dans le grand Musée construit à côté du Mémorial des Ouvriers tués dans leur lutte contre le pouvoir communiste. On aura passé trois heures en un lieu qui donne l’impression que l’Histoire s’écrivait vraiment à cet endroit et à ce moment. Un seul regret : le Musée historique juif est encore en travaux.

Jean-Daniel et Madeleine (Septembre 2014)